LE MALAISE DE GEORGES

UN : Le suppositoire ? Eh bien, non, je vous avouerai franchement que je ne suis pas partisan du suppositoire. D’abord, ce n’est pas commode, n’est-ce pas… Vous êtes par exemple dans un bureau de poste, ou n’importe où où il y a du monde, vous avez beau vous détourner, quand vous en prenez un, on vous remarque.

DEUX : C’est surtout ça qui m’a retenu. Le pharmacien m’a dit : sous cette forme-là, ce qu’ils appellent la forme torpille, l’effet est plus rapide. Je lui ai dit : oui, mais, hé-hé-hé…

UN : Ah, mais ce n’est pas douteux.

DEUX : Alors il m’a proposé des gouttes. Le même produit, mais en gouttes.

UN : En gouttes. Oui. Seulement voilà : quelle sorte de gouttes ?

DEUX : Hé ! Hé ! c’est que leurs gouttes, hein ? Y en a qui les soignent, et puis d’autres, ils vous les fournissent faut voir comment.

UN : En général, ils ne refusent pas, les pharmaciens, quand on leur demande d’en sortir quelques-unes pour qu’on voie comment elles sont faites, leurs gouttes.

DEUX : Ben oui, mais là, justement, pour ce pro-duit-là, ce n’était pas possible. Parce que c’était vraiment la goutte à l’état brut. Je ne dis pas que c’était mal présenté, c’était dans un joli coffret façon palissandre, avec dedans, un flacon genre cristal de Bohême ; seulement, à l’intérieur du flacon, les gouttes n’étaient même pas séparées les unes des autres. Il fallait les séparer soi-même, une à une, vous pensez ! avec une pipette garnie d’une capsule élastique.

UN : On est en retard, ici en France, pour la pharmacie. Aux Etats-Unis, où je suis été récemment, les gouttes sont toujours vendues séparément, chacune dans sa petite ampoule en matière plastique.

DEUX : Il a bougé.

UN : Non, non. Malheureusement. C’était l’ombre de ma main qui passait sur son visage. Pauvre Georges.

DEUX : Vous croyez qu’il est bien, couché comme ça à plat ventre sur ce buffet dont le dessus est en marbre ? N’a-t-il pas froid ?

UN : Non. Depuis hier, il ne risque pas d’avoir froid.

DEUX : Pourtant, hier, c’est sur le radiateur qu’il était couché.

UN : Oui. Mais il a changé de médecin, depuis hier. Enfin… Paulette a changé de médecin, puisque c’est elle qui prend soin de Georges, maintenant que Georges ne peut plus prendre soin de lui-même, comme autrefois. Le docteur Bron a dit que le docteur Bran était un excellent praticien, mais que la chaleur était son dada. Dada un peu dangereux, parfois, a-t-il ajouté. Et lui, le docteur Bron n’a pas hésité une seconde, il a préconisé pour Georges une fraîcheur constante. C’est pourquoi vous voyez Georges aujourd’hui sur le marbre.

DEUX : Pauvre Georges. Ça n’a pas l’air de l’améliorer.

UN : Stationnaire. Il stationne.

DEUX : Et vous croyez réellement que cette prostration a bien pour cause ce que le docteur Bran disait ?

UN : La place de premier en arithmétique que son fils a obtenue à sa dernière composition, qui, si je me souviens bien, était une composition d’histoire ?

DEUX : Hélas ! pauvre petit maladroit.

UN : Eh bien, le docteur Bron, sans contredire franchement le docteur Bran sur ce point, sans mésestimer le rôle qu’a pu avoir un tel choc émotif sur la santé de notre pauvre Georges – le docteur Bron a émis l’hypothèse qu’un autre facteur avait pu jouer concurremment. Pour lui, le malaise de Georges a pu avoir pour cause, annexe ou principale, un autobus, un vulgaire autobus, comme nous en voyons des centaines, vous et moi, chaque jour. Vous savez, en effet, que ce pauvre Georges, le jour même où il apprenait le déplorable succès scolaire de son fils, est passé, très rapidement il est vrai, sous un autobus.

DEUX : Bien sûr. Ça peut être ça aussi. Est-ce que vous avez vu le docteur Brou ?

UN : Pas encore.

DEUX : Moi non plus. Je n’ai pu voir que le docteur Bru.

UN : Bru de la Pompe ?

DEUX : Non, Bru de Brie, de la famille des Bru-Madame. Pour lui, voyez-vous, qui est avant tout un chercheur, pour lui, Georges n’est pas malade. Pour lui, Georges cherche.

UN : Dans l’état où il est ? Et qu’est-ce qu’il cherche, encore, ce pauvre Georges ?

DEUX : Georges ne le sait pas encore. S’il savait ce qu’il cherche, il l’aurait déjà trouvé, n’est-ce pas ? Il ne serait plus dans cet état.

UN : Bru ! Qu’est-ce qu’il préconise, Bru ?

DEUX : Rien. Il m’a donné une ordonnance pour chez Phonostop. Une boîte d’aiguilles d’électrophone pour faire de l’acupuncture à Georges. Seulement moi, je ne sais pas où les planter, ces aiguilles.

UN : Bru ne vous l’a pas dit ?

DEUX : Non ! pensez ! c’est un secret ! c’est chinois, c’est ésotérique, l’acupuncture ! Alors je suis allé chez le docteur Brouille, et c’est lui qui m’a indiqué ce produit.

UN : Oui, mais moi, je ne suis pas partisan de…

DEUX : Ah, mais ce n’est pas des…

UN : Ni des gouttes ?

DEUX : Non plus. Ça existe sous des tas de formes. Dragées, comprimés, pastilles…

UN : Oui, mais Georges, il ne peut rien avaler. Le docteur Brin lui a mis la bouche dans le plâtre. Enfin, du plâtre dans la bouche, j’sais plus.

DEUX : Y avait aussi les injections sous-cutanées, intradermiques, intramusculaires…

UN : Pas la peine d’essayer, je lui en ai fait une hier soir dans la cuisse, dix centilitres. Une demi-heure après, les dix centilitres lui ressortaient par le nez. Il ne garde plus rien.

DEUX : C’est pourquoi, en définitive, j’ai choisi la forme sinapisme.

UN : Eh bien, collez-lui-en un sur le genou, tenez. C’est encore ce qui lui reste de plus solide, le genou.

DEUX : Oh, et puis tout ça, vous savez, hein ? Ce qu’il lui faut, surtout, à Georges, c’est du temps.

UN : Bien sûr, ce gars-là, il a une santé de fer.

Les Diablogues et autres inventions à deux voix
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